Une étude menée à Denver, dans le Colorado, apporte de nouvelles données empiriques sur l’efficacité de Communities That Care (CTC) dans la prévention de la violence juvénile. L’étude de Kingston et ses collègues (2026) affine aussi notre compréhension des conditions dans lesquelles l’approche réussit, des enseignements qui comptent pour toute communauté européenne qui l’envisage. L’évaluation se distingue par sa qualité méthodologique et par la longueur de sa période d’observation.
L’étude en détail : protocole et méthodes
Protocole et territoires étudiés
L’étude a porté sur deux quartiers de Denver touchés par la violence, où se conjuguent taux de violence élevés et précarité socio-économique :
- Quartier A : un territoire plus étendu, où environ 11 % des familles vivent sous le seuil de pauvreté.
- Quartier B : un territoire plus petit, où 19 % des familles vivent dans la pauvreté.
Au début de l’étude, les deux quartiers affichaient des taux d’arrestation de jeunes nettement supérieurs à la moyenne nationale américaine, un point de départ comparable à celui des quartiers défavorisés des grandes villes européennes.
Une méthodologie innovante
Les chercheurs ont eu recours à deux approches quasi expérimentales, tout aussi pertinentes pour les études d’évaluation européennes.
1. Série temporelle interrompue (STI). Cette méthode compare les tendances avant et après l’intervention au sein du même quartier. Elle répond à la question : l’évolution de la violence juvénile a-t-elle changé de manière significative après le début de la mise en œuvre de CTC ?
L’analyse en série temporelle interrompue a montré :
- dans le quartier A, aucun changement significatif de tendances déjà basses ;
- dans le quartier B, un renversement significatif, des taux d’arrestation passant d’une hausse à une baisse.
2. Méthode des doubles différences avec contrôles synthétiques. Cette méthode construit une « communauté témoin synthétique » à partir des données de tous les autres quartiers de Denver qui ressemblent au quartier B sur les caractéristiques pertinentes. Elle répond à un problème fréquent en recherche sur la prévention : l’absence de groupes témoins adéquats. L’analyse en doubles différences a confirmé que la baisse observée dans le quartier B était significativement plus forte que dans des secteurs comparables sans CTC.
Résultat principal : arrestations de jeunes pour infractions violentes
L’indicateur principal de l’étude était le nombre d’arrestations de jeunes de 10 à 24 ans pour infractions violentes, à savoir :
- meurtre et homicide involontaire ;
- vol avec violence ;
- coups et blessures aggravés ;
- viol.
Le lecteur européen gardera à l’esprit qu’une « arrestation » dans le système américain n’est pas le même événement que dans la plupart des systèmes policiers européens, où l’enregistrement déterminant est généralement celui d’une personne mise en cause plutôt qu’une arrestation avec privation de liberté. Les indicateurs européens comparables seraient :
- les infractions violentes enregistrées par la police et imputées à de jeunes mis en cause, d’après les statistiques nationales de la criminalité ;
- le nombre de personnes mises en cause par tranche d’âge ;
- les condamnations prononcées par les juridictions pour mineurs.
L’intervention : un CTC modifié, centré sur le niveau communautaire
Fondement théorique : le Modèle du développement social
Le qui sous-tend l’étude soutient que les jeunes s’attachent aux adultes et aux institutions prosociaux par trois éléments :
- des opportunités de participation prosociale ;
- les compétences pour saisir ces opportunités avec succès ;
- la reconnaissance de cette participation prosociale.
Ces attachements favorisent l’adoption de normes prosociales et réduisent les comportements problématiques.
Les stratégies mises en œuvre
1. Campagne médiatique Power of One (PO1). Une campagne médiatique conduite par des jeunes, avec de la publicité numérique, des événements publics et des contenus sur les réseaux sociaux, visant à renforcer l’attachement au .
2. Stratégie du développement social (SDS). Une démarche systématique pour ancrer les trois éléments fondamentaux, opportunités, compétences et reconnaissance, dans toutes les activités du programme.
3. Violence, Injury Protection and Risk Screen (VIPRS). Un instrument de dépistage destiné aux pédiatres pour repérer précocement les jeunes exposés à un risque élevé de violence. Certains systèmes européens d’aide précoce pratiquent un dépistage similaire lors des contacts de santé de routine, en reliant les services de santé aux services destinés aux enfants et aux familles.
4. Micro-subventions pour des initiatives locales (quartier A uniquement). De petites subventions, de 2 095 dollars américains en moyenne, versées à des organisations locales pour mener des activités destinées aux jeunes.
5. PATHS et apprentissage socio-émotionnel à l’échelle du quartier (quartier B uniquement). « Promoting Alternative Thinking Strategies », un programme d’apprentissage socio-émotionnel, déployé au-delà des écoles dans l’ensemble du quartier. PATHS a été adapté et évalué dans plusieurs pays européens, dont la Croatie, les Pays-Bas, la Suisse et le Royaume-Uni, avec des résultats qui varient selon le pays et la mise en œuvre ; la page consacrée aux registres de programmes probants indique où le consulter.
Résultats centraux : ce que disent les chiffres
L’effet de mobilisation dans le quartier B
Un résultat central est la chute du taux d’arrestation dans le quartier B, passé de 1 086 pour 100 000 jeunes en 2016 à 443 en 2017, soit une baisse de 59 % dès la première année. Cet « effet de mobilisation » suggère que la préparation intensive et la mobilisation de la communauté peuvent avoir en elles-mêmes un effet préventif.
Effets à long terme et pérennité
En 2021, le taux du quartier B avait encore reculé, à 276 pour 100 000, soit une baisse totale de 75 %. La persistance de l’effet sur cinq ans, et à travers la pandémie, signale une intervention durable et contredit la critique selon laquelle les succès de la prévention ne seraient que de courte durée.
Quartier A : aucun effet mesurable, à partir d’un niveau initial bas
Le quartier A n’a montré aucun changement significatif, mais il partait de valeurs basses (312 pour 100 000 en moyenne) en raison d’une participation antérieure à CTC (2011-2016). La stabilité de ces taux pendant la pandémie, alors que de nombreuses villes américaines enregistraient une hausse de la violence, peut prudemment être lue comme le maintien d’un niveau bas ; ce n’est pas une preuve solide d’effet. Le constat d’efficacité de l’étude se limite donc au quartier B.
Facteurs de réussite et obstacles : enseignements pour la pratique
Les résultats divergents des deux quartiers renseignent utilement sur les conditions d’une prévention réussie. La différence centrale entre les deux territoires tenait à leur taille et aux conditions de mise en œuvre qui en découlaient. Le quartier B, avec environ un quart de la population du quartier A, a permis une pénétration plus intensive des mesures de prévention et des liens plus personnels entre les acteurs. Cette taille maîtrisable s’est révélée un avantage décisif pour la mobilisation réussie et l’ancrage durable du système CTC.
Un autre facteur de réussite déterminant dans le quartier B a été la pression à agir créée par des événements violents antérieurs. Cette expérience de crise a conduit à un niveau de mobilisation exceptionnellement élevé et à une volonté partagée de changement. Combinée à une structure de direction claire et à des porteurs locaux engagés, elle a produit un environnement de mise en œuvre concentré, sans initiatives concurrentes, qui a permis de se consacrer entièrement à CTC.
Le quartier A, en revanche, se heurtait à des difficultés structurelles qui ont rendu une nouvelle mobilisation ardue malgré son expérience antérieure de CTC. L’étendue même du territoire rendait une mise en œuvre à l’échelle du quartier complexe et exigeante en ressources. Plusieurs initiatives de prévention se disputaient l’attention et les moyens, d’où des doublons et des responsabilités floues. Dans le même temps, une mutation sociale rapide liée à la gentrification a déstabilisé les réseaux qui s’étaient constitués. Après des années de participation continue à des programmes, une certaine « lassitude de la prévention » chez les acteurs clés a aussi freiné un nouvel engagement envers CTC.
Transposition en Europe : que pouvons-nous en retenir ?
Implications méthodologiques
L’étude montre qu’une évaluation d’effet méthodologiquement solide est possible sans groupes témoins randomisés. Les contrôles synthétiques et les séries temporelles interrompues offrent des alternatives praticables aux protocoles contrôlés randomisés, qui ne peuvent être menés au niveau communautaire qu’au prix d’efforts considérables. Cela compte en Europe, où c’est le manque d’études dans le contexte qui intéresse les évaluateurs, et non un doute sur le modèle, qui a maintenu la prudence du verdict indépendant le plus récent sur CTC (voir la page Données probantes).
L’importance de la phase de mobilisation
L’effet précoce dans le quartier B montre l’importance d’une préparation intensive. Une communauté CTC européenne devrait :
- prévoir au moins six à douze mois pour la mobilisation ;
- s’assurer d’une large participation avant le lancement des programmes ;
- considérer la mobilisation elle-même comme une intervention.
S’adapter aux conditions locales
Les résultats divergents montrent que CTC doit être adapté aux conditions locales. Recommandations :
- dans les grandes villes, se concentrer sur des arrondissements et des quartiers de taille maîtrisable plutôt que sur la ville entière ;
- prévoir davantage de ressources de coordination pour les territoires étendus ;
- recourir à des modèles de mise en œuvre flexibles selon le contexte.
Conclusion : ce que l’étude de Denver signifie pour la prévention européenne
L’évaluation de Kingston et al. (2026) apporte des données empiriques sur l’efficacité de CTC dans la prévention de la violence juvénile, limitées à l’un des deux quartiers étudiés. La baisse de 75 % des taux de violence dans le quartier B sur cinq ans est un résultat encourageant, qui souligne l’importance d’une prévention systématique ancrée dans la communauté ; l’absence d’effet dans le quartier A montre dans le même temps que ce sont les conditions de mise en œuvre qui décident du succès. Une seule étude quasi expérimentale bien conçue, dans un seul quartier, ne tranche pas la question plus large de l’effet de CTC sur la violence, mais elle apporte un résultat de plus allant dans le même sens que les données randomisées, venant d’un groupe de recherche indépendant et d’un contexte de désavantage réel.
Pour les communautés européennes, plusieurs enseignements s’en dégagent :
- Les approches fondées sur la science sont praticables et efficaces, dès lors qu’elles sont adaptées au contexte local.
- La mobilisation est centrale : le processus compte autant que les programmes.
- La taille du territoire compte : les stratégies de mise en œuvre doivent lui être ajustées.
- La pérennité est possible, mais elle exige un soutien continu.
Références
Kingston, B. E., Arredondo Mattson, S., Little, J. S., Steeger, C. M., Sigel, E. J., Carrillo, U. L., Bechhoefer, D., Argamaso, S., & D’Inverno, A. (2026). Effects of the Communities That Care (CTC) prevention system on youth violence outcomes in two violence-impacted Denver communities. American Journal of Criminal Justice, 51(1), 281–308. https://doi.org/10.1007/s12103-025-09811-0